« Te vas? No, alas rotas »

Coyoacán. Calle Londres. Numéro 147, je crois. Nous sommes au numéro 300 et quelques, la rue est claire et large, ensoleillée, fleurie. Nous sommes en janvier mais le soleil tape fort à Mexico. Mon cœur bat vite et j’ai les mains un peu moites. J’accélère le pas. Et puis là, un peu plus loin, à la prochaine cuadra, s’élèvent d’immenses murs d’un bleu magnifique, profond. C’est là. La Casa azul, numéro 247 – j’avais faux – de la rue Londres.

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La file de touristes qui s’étend devant nous prouve que nous ne nous sommes pas trompées d’endroit. Patiemment, nous nous joignons à eux en attendant de pénétrer les murs bleu mystérieux de la Casa azul. Je me sens comme une gamine faisant la queue pour un manège, je trépigne, sautille, m’impatiente innocemment. Je veux voir.

Cette maison, avant d’être un musée, c’est la maison de Frida et Diego, mais c’est surtout celle de Frida. C’est ici qu’elle est née, un 6 juillet 1907, et non pas 1910 comme elle aimait le faire croire ; c’est ici qu’elle a grandi, avec ses parents et ses sœurs. C’est dans ce jardin, dans ces rues qu’elle jouait étant enfant, c’est dans ce puis qu’elle aimait retrouver son double, son amie Frida le reflet. C’est ici qu’elle jouait avec ses sœurs, qu’elle rendait sa mère folle et son père fou, mais d’admiration lui. C’est ici qu’elle s’amusait à s’habiller comme un garçon. C’est d’ici qu’elle partait tous les matins pour aller à l’Escuela Preparatoria Nacional, près du zócalo animé d’un Mexico des années 1920. C’est ici qu’elle est restée allongée durant de longs mois de souffrance, et qu’elle a commencé à peindre. C’est ici qu’elle écrivait des lettres à son amour d’adolescence, Alejandro. C’est ici qu’elle a amené Diego pour lui montrer ses peintures. Ici que tout a commencé… et c’est ici qu’ils reviendront, plus tard, bien plus tard, après San Angel, San Francisco, Detroit… C’est ici qu’ils s’aimaient, et c’est ici qu’ils ont finiront, ensemble, jusqu’à la mort de Frida, en 1954, puis celle de Diego, trois ans plus tard. Oui, cette maison est chargée d’histoire, les murs déjà sont emplis d’émotion et ce bleu est d’une telle intensité qu’il semble avoir le même éclat depuis des années.

Enfin, nous entrons et découvrons un superbe jardin : des arbres gigantesques, qui apportent une ombre et une fraîcheur délicates au soleil hivernal brûlant, des cactus, par dizaine, le rose des fleurs des bougainvilliers qui se marie parfaitement avec le bleu de la maison, l’écoulement tranquille de l’eau s’échappant des fontaines, berçant doucement ce magnifique paysage.

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Et puis la maison, où je retrouve les endroits que j’avais imaginés lors des mes lectures : les couleurs, du jaune, du vert, du bleu ; la cuisine, magnifiquement décorée et remplie d’ustensiles en terre ou en argile, pré-hispaniques, avec lesquels Frida et Diego aimaient cuisiner ; la chambre de Diego et sa salopette qui pend encore au mur, tâchée de peinture ; l’atelier, le chevalet de Frida, ses livres, ses flacons, ses pinceaux et ses miroirs ; enfin la chambre de Frida, son lit, ce lit si petit qui nous fait réaliser à quel point elle était menue, le miroir que sa mère a fait posé au-dessus et qui, s’il était source d’angoisse pour Frida, fut aussi sa première source d’inspiration ; les coussins brodés de fleurs et, aux couleurs mexicaines, « Despierta corazón dormido » ou « No me olvides, amor mío ». Et puis ses corsets, véritables objets de torture, ses robes, toutes plus belles les unes que les autres, plus élégantes, plus mexicaines. Les bijoux, une bague à chaque doigt, et les rebozos qui accompagnaient toujours ses tenues ultra-traditionnelles qu’elle aimait arborer pour plaire à son Diego et qui attiraient toute l’attention sur elle. Enfin, une urne, pré-hispanique, contenant ses cendres. Ici, dans la chambre où elle a grandie, dans cette maison où tant de choses importantes ont eu lieu. Elle est encore là Frida, comme si elle ne pouvait pas quitter la Casa azul. On la sent partout, je la sens, je sors dans le jardin et ferme les yeux, levant le visage vers la cime des arbres où les oiseaux chantent allègrement et je la vois, je la vois se promener parmi les fleurs, sa bande d’animaux la suivant joyeusement. Je la vois respirer profondément l’air apaisant de ce domaine ; je la vois tourner la tête vers Diego et l’observer un moment. Mais par-dessus tout, je sens leur amour, leur passion pour la peinture et son combat pour la vie. Quelle vie, quelle femme. Aimer sans entraves, ou plutôt malgré toutes les entraves, aimer pleinement, sincèrement. Chaque pierre, chaque fleur de ce jardin somptueux, jusqu’à chaque goutte d’eau s’écoulant de la fontaine et chaque chant d’oiseau, la Casa azul est emplie d’amour, de tendresse et d’adoration.

Je ne sais combien de temps je suis restée là, assise sur un banc de pierre à l’ombre des bougainvilliers, à rêver à leur vie, à Frida, aux épreuves qu’elle a surmonté, à comment elle a aimé, aux cadeaux que la vie ne lui a pas faits, à son talent. Puis je suis partie, comme apaisée et surtout pleine d’amour et d’envies. C’est comme ça que je veux aimer moi aussi, d’un amour inconditionnel qui dépasse les normes et tout le rationnel, pour arriver au-dessus de tout ça, jusqu’au-dessus de la terre, là-haut dans le ciel, ciel d’un bleu pur… bleu, comme la maison…

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Je suis partie et j’ai oublié mon rebozo. J’ai fait demi-tour, suis retournée jusqu’au banc sur lequel j’étais restée assise et où je l’avais posé, mais il n’était plus là. Personne ne l’avait ramené à l’accueil non plus. Déçue l’espace d’une seconde, j’ai compris : il était pour elle. Un de plus pour ta collection Frida, je l’ai laissé pour toi.

Avec tout mon amour et toute mon admiration, Jasmine.

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Fiou fiou – le sifflement de trop

Aujourd’hui, alors que je marchais avec l’amoureux dans les rues animées du marché poblano, je me suis faite siffler par un petit groupe d’individus mâles – évidemment j’ai envie de dire. Jusque là, rien de très exceptionnel dans la vie d’une femme, vous me direz. Mais je voudrais revenir sur deux choses.

La première, c’est que ce genre de choses ne m’arrive que très rarement ici au Mexique. Peu c’est déjà trop, car doux serait le monde et paisibles nos vies sans harcèlement sexuel, mais trêve d’utopies, ce monde n’est pas (encore?) le nôtre. En tout cas, cela fait bien relativiser sur la Frrrance, vue comme tellement « éduquée » depuis l’étranger, mais pourtant bien reine du harcèlement de rue (à mon humble expérience). Jamais on ne m’a autant sifflée, aguichée, interpellée, insultée, tripotée qu’en France. Jamais on ne m’a dit des choses aussi violentes qu’en France (et oui, je comprends ce qu’on me dit ici dans la rue). Alors oui, aujourd’hui on m’a sifflée, la semaine dernière on m’aura sûrement glissé un « wapa », et je ne l’apprécie pas plus qu’en France. Mais jamais je n’aurais pensé que le Mexique serait aussi reposant sur ce point-là, et que la France était aussi agressive.

La seconde chose porte plus particulièrement sur ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Moi, l’amoureux, la rue. Le sifflement. Et la réaction de l’amoureux : « Es mia chiquitos ! » (« C’est la mienne les petits ! »). Puis ma tête, la sienne, ma colère, lui regrettant déjà ce qu’il venait de dire. Car non, je suis la sienne de personne, à part peut-être la mienne. Et non je n’aime pas qu’on me siffle dans la rue, mais je ne veux pas non plus qu’un autre homme prenne ma défense. Même si ses intentions sont bonnes, même si en dehors d’un coup de tête énervé, il ne dirait jamais que je suis sienne, même si le but était simplement de me montrer qu’il était là, pour moi, et que je n’étais pas seule face à ces cabrones. Pourquoi ? Parce-que je veux que l’on me respecte pour ce que je suis, moi, en tant que femme qui marche dans la rue, seule ou accompagnée, et non parce-qu’un individu identifié mâle me tient par le bras, ou leur dit de se taire. Parce-que ça me fout la rage, et surtout ça m’attriste profondément d’avoir besoin d’un homme pour me défendre. Je ne veux pas, je le refuse. Parce-que c’est MON problème, MA condition, MON quotidien. Parce-que même si je ne dis rien, même si je n’arrive pas encore tout le temps (surtout dans une autre langue) à les envoyer a la chingada, je veux pouvoir me défendre MOI. En clair j’en ai assez, plus qu’assez que mon respect ou ma sûreté dépende d’un autre, d’un homme, encore, toujours.

Et c’est dur. C’est dur de faire comprendre ça aux hommes, surtout à quelqu’un d’aussi respectueux, qui fait autant attention à ses paroles qu’à ses actes. Aux hommes, aux autres, qui ont beau dire mais qui ne connaissent pas le harcèlement de rue. Ils ne savent pas, malgré tout ce qu’on peut leur raconter, leur expliquer, les témoignages qu’ils peuvent lire, les chiffres, les conseils qu’ils peuvent eux-mêmes édicter, JAMAIS ils ne sauront. Alors oui, j’aimerais juste qu’on me laisse gérer ça comme je peux, qu’on arrête de me dire « Ne le prends pas si mal », ou « Tu n’as qu’à les envoyer chier ! », « Défends-toi ! », … parce-que vous ne savez pas. Moi je sais. Nous, nous savons. Nous, nous vivons ça tous les jours. Et la parole doit être à nous.

Je vois déjà les male tears venir, certain.es hurler au différentialisme, me traitant de féminazi dans leur tête. Il ne s’agit en rien de cela, il ne s’agit pas de refuser toute aide ou collaboration ou autre coopération entre les deux sexes. Il s’agit juste de refuser que l’homme soit encore celui qui occupe l’espace public et prenne le dessus jusque dans notre situation d’opprimées. Simplement de demander que même là, on nous laisse nous exprimer, s’il vous plaît. C’est triste, vous ne trouvez pas ? Moi si.